Apnée de Sophie Torresi, théâtre, création collective
En mai 2017, en sortant de l’hôpital avec mon fils après un examen de routine, animée par un besoin confus de consolation sans doute, j’ai écrit quelques lignes que j’ai postées sans aucune forme de préméditation sur un réseau social bien connu. Je ne soupçonnais pas alors qu’être lue déclencherait l’écriture en retour, comme les deux séquences d’une respiration. De fait, plus de soixante récits ont suivi qui sont rassemblés ici.
A la croisée du récit introspectif, de la chronique documentaire et du feuilleton, ils évoquent la maladie de mon fils, ou plus exactement mon histoire de sa maladie.
Egrénant souvenirs, réflexions personnelles et petites histoires, ils tentent de circonscrire l’emprise de la peur et questionnent parfois la nécessité de l’écriture.
Des extraits d’une dizaine d’entre eux font partie du spectacle Apnée.
Et l’écriture se poursuit, de loin en loin.
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Les consultations suivent les examens. C’est la règle, c’est logique. La pneumologue traduit les résultats avec des mots compréhensibles. Explications, échanges – chaleureux le plus souvent. Un rendez-vous annuel depuis longtemps, on prend des nouvelles aussi. Presque des retrouvailles. Un rituel, plus exactement (et toujours, on va déjeuner au restaurant en sortant).
Toujours un fond d’appréhension, toujours la boule dans le ventre, mais on donne le change, sans même y penser. C’est une posture. Un réflexe. Un masque.
Tout le monde ici donne le change. C’est fascinant un hôpital pédiatrique, les enfants et les personnes qui les accompagnent sont d’une pudeur bouleversante. Dans les couloirs, les salles d’attente, jamais de larmes, pas d’impatience, on joue.
Donc la consultation, consécutive aux examens réalisés une semaine auparavant. Chaleureuse comme à l’habitude, elle n’est néanmoins pas exactement de routine aujourd’hui. C’est un coup de bambou, une explosion, mais au ralenti en quelque sorte, et dont la déflagration me met à terre plusieurs jours plus tard.
Gaspard a de nouveau besoin d’oxygène.
Pas tout le temps certes, mais à nouveau. Ponctuellement. Dans des circonstances particulières – mais pour la première fois depuis dix ans.
J’ai écouté les mots, j’ai enregistré l’information. Mais je n’ai pas entendu. C’est resté en dehors de moi.
Exactement comme lorsqu’un jour du printemps 2004, j’ai entendu comme dans un mauvais rêve, après de longs mois d’hospitalisation, un médecin bien peu formé à l’annonce de diagnostic, prononcer abruptement Les poumons de votre enfant sont détruits.
Des jours pour que les mots atteignent mon cerveau. Réminiscence.
Là encore, quelques jours ont passé avant que j’entende. La détonation est d’une violence inouïe.
Bien sûr il faut se raisonner, se consoler soi-même, se dire que ce n’est que ponctuel – pour le moment.
C’est néanmoins le signe manifeste de ce que je perçois depuis trois ou quatre ans maintenant –pressens plus exactement – une dégradation imperceptible, le souffle à peine plus court. Mais dans la vie-de-chaque-jour-après-l’autre, les glissements sont imperceptibles et lorsqu’on se risque à les nommer à mi-voix, on s’entend dire que l’on dramatise, s’inquiète de trop, chacun tenant l’inquiétude à distance comme il peut. Alors on préfère douter.
Instinct. D’une acuité redoutable. Auquel je voudrais tant ne pas me fier.
Mais voilà. Gaspard se tient sur un fil d’une fragilité extrême depuis des années. Un fil inespéré.
La frontière entre le handicap visible et le handicap invisible ne tient parfois qu’à ce fil, un presque rien sur le plan clinique. Mais aussi ténue soit-elle, lorsque cette frontière est franchie, alors la vie est radicalement différente. Les regards, le sentiment d’injustice aussi.
(Ça pourrait devenir un feuilleton, méfiez-vous. Mais un feuilleton qui ne respecterait aucune chronologie. Vous pourrez sauter un ou plusieurs épisodes, vous ne raterez rien. Pas de suspens, pas de dénouement. Une expérience du temps. Il m’apparaît soudain que c’est de cela dont il s’agit. La maladie chronique, ça a quelque chose à voir avec l’épaisseur du temps).
Je fais donc une sorte d’expérience quantique ces jours-ci. (Après vérification, le mot me semble inapproprié, mais faute de mieux, je le garde. Et puis, en dehors d’un spécialiste qui me lira peut-être et qui trouvera sans doute cette acception peu orthodoxe, je subodore qu’il conservera pour les autres une part d’approximation scientifique, doublée d’un mystère qui évoque pour moi une zone de perception modifiée). De fait, je retraverse des moments vécus il y a presque quatorze ans comme si c’était hier. Le temps est passé, mais l’émotion demeure intacte. L’histoire aussi d’une certaine façon. Comme les scanners qui se superposent – comme un repentir.
Le temps n’existe pas. C’est une construction mentale, un almanach. La maladie ne change rien à l’affaire – à la nature des choses, des relations, des gens, s’entend. Elle n’a d’incidence que quantitative – loin de moi l’idée de le minimiser – mais elle n’est rien d’autre qu’une loupe – un microscope ou un télescope, c’est selon. Elle révèle ce à quoi on n’aurait peut-être pas prêté attention, dont on ignorait peut-être même qu’on en était constitué, mais qui n’en demeure pas moins logé là au creux de notre cerveau archaïque, de notre filiation, de nos obscurités, voire – n’ayons pas peur des mots – de nos névroses (et là, je me rends bien compte qu’il n’est pas possible de continuer à dire nous-nos-on. Il faudrait écrire je, mais ça résiste). À commencer par la peur qui occupe le terrain, par surgissement ou par capillarité, dans des temporalités parfois surprenantes, et qui fait passer tous les voyants au rouge au moindre symptôme, au moindre souffle. La peur c’est un baromètre qui ne m’a jamais trompée. Et qui ne m’a plus jamais quittée, entrelacée à l’instinct comme une hélice d’ADN. Dans le même mouvement la peur a noyé l’amour. Non. La possibilité de l’amour ? (La peur ça fraye plus spontanément avec Thanatos qu’avec Eros). Résister à la complaisance et réfléchir aux prochains épisodes : La maladie et ma relation avec mon fils La maladie et le couple (jadis) La maladie et la fratrie La maladie et la famille La maladie et le travail La maladie et les amis La maladie et le sentiment d’existence La maladie et la vie quotidienne La maladie et la figure de la victime La maladie et le temps à venir La maladie et la solitude Et moi et moi et moi De quoi faire… Il faudra songer à garder un brin d’humour, sinon je risque fort de vous perdre en chemin).
La maladie, ce n’est pas un chemin.
La maladie, ça ne rend pas meilleur.
La maladie, on ne se bat pas contre.
La maladie, ça n’a rien à voir avec le courage.
Tout ça c’est des conneries.
La maladie c’est une double composante de la vie, logée dans les cellules autant que dans le quotidien. Il n’y a pas d’un côté la vie et de l’autre la maladie. C’est au même endroit. Au même moment. La même personne. On ne se bat pas contre ça – contre cela qu’on aime le plus au monde, ou contre soi-même. C’est déjà bien assez éprouvant de protéger.
Et qu’on se le dise, il n’y a aucun héroïsme là-dedans, il ne s’agit pas de courage, car il n’y a là ni choix, ni décision, ni risque assumé au nom de quelque conviction que ce soit. Le courage ça suppose qu’on aurait pu ne pas en avoir.
Il ne s’agit pas non plus de tenir. Quoi d’ailleurs – Le coup ? Le bon bout ? La distance ? Le rôle ?
Pour ma part, c’est l’inverse d’une certaine façon. Aucune guérison n’étant prévue dans le scénario, et le temps passant, c’est la situation qui me tient, au sens qu’elle me piège autant qu’elle me détermine. C’est un clou planté dans le crâne, elle fait partie de moi, de ce que je suis désormais, peut-être même a-t-elle une incidence sur ma personnalité. Elle influence ma perception, la sensibilité à mon environnement (mon odorat s’en trouve sensiblement aiguisé), elle fixe mes seuils de tolérance, commande à ma manière de réfléchir, de travailler, de manger, de voyager, de réagir. Bref, c’est chaque jour après l’autre l’impossibilité de s’y soustraire – tout le contraire d’un choix donc (d’où sans doute la tentation tragique évoquée dans un épisode précédent).
Mais le quotidien se retourne comme un gant plus souvent qu’à l’ordinaire exhibant ses paradoxes. Car en permanence anticiper, guetter, s’informer,
Soigner, répéter les consignes, naviguer à vue,
Remplir des piles de paperasse, faire comme si, ne pas trop la ramener,
Parler d’autre chose (ou pas),
A chaque rentrée, expliquer aux profs que c’est grave en souriant (et en évitant autant que possible de passer pour une hystérique de la surprotection maternelle), et feindre alors d’ignorer le souffle court qui immanquablement me saisit lorsque je déroule mon petit laïus, bien que depuis le temps je connaisse mon texte,
Ne renoncer à rien, même si ça se complique,
Ne surtout pas se projeter – mais comment ne pas penser à demain ?
Arrimer le risque aux exigences de la vie normale, et si possible à sa légèreté (ça j’ai un peu de mal…)
– bref, aménager chaque jour la compatibilité des injonctions contradictoires, c’est bel et bien se tenir en permanence en alerte sur la ligne de front, sentinelle face à des spectres familiers mais non moins terrifiants.
Ligne de front… ligne de crête… me revient cette séquence que j’avais presque oubliée. Comme si je comprenais enfin aujourd’hui ce qu’avait voulu dire ce médecin-chef, au beau milieu de ses étudiant.e.s, au printemps 2004.
On nous avait prévenus de l’importance de cette visite. Le chef que nous n’avions pas encore eu l’honneur de rencontrer (bien qu’ayant élu domicile dans son service depuis des mois) devait nous donner des informations médicales majeures.
Il est entré dans la chambre suivi de son petit groupe. Gaspard qui jouait sur son lit comme à l’ordinaire, avec des vaches Playmobil sans doute, l’a superbement ignoré. Le grand chef a discouru assez longuement en évitant de nous regarder. – Et nous n’avons rien compris. Non pas que ce fut trop technique. Il parlait de la pathologie de Gaspard de manière confuse, en tournant autour du pot et en abusant de circonvolutions et de métaphores montagnardes, en particulier de ce chemin de crête auquel il comparait l’avenir, mais sans que l’on n’arrive jamais à saisir la teneur réelle de son message – lequel message aurait en revanche l’impact d’un Scud l’après-midi du même jour, lors d’un rendez-vous prétendument de routine, en dehors de la chambre cette fois, où je suis arrivée en retard car je ne pouvais me résigner à laisser Gaspard seul, alors en proie à des pleurs déchirants. Je me suis trouvée seule face à trois médecins dont je n’oublierai ni les noms ni les visages, et qui sans aucune pincette et sans me regarder eux non plus, ont résumé la situation avec la rapidité et le tranchant d’une guillotine. – Qui a dit que l’annonce d’un diagnostic était chose aisée ?
C’est pourtant limpide apostériori – cette crête est bel et bien l’endroit où nous nous tenons depuis ce printemps 2004. Le passage se rétrécit et l’air se raréfie, mais on continue d’y admirer la vue (pour filer la métaphore lourdaude de ce médecin empêtré dans des mots inutiles). Fin de la digression.
Qui dit ligne de front dit guerre. Mais guerre contre qui ? Contre quoi ? Pas tant contre la maladie que contre ceux qui ne prennent pas leur part de vigilance, contre la présomption des médecins, contre le sentiment d’injustice, contre moi-même si pleine de colère. Et c’est épuisant. Et trop souvent plus rien ne me tient que ce qui me plaque au mur et me terrasse.
Aucun cheminement là-dedans, aucune occasion de grandir ni d’accéder à je ne sais quelle sagesse, n’en déplaise à tous ces spécialistes es développement personnel et autres chantres du bonheur qui occupent le terrain avec suffisance et condescendance.
Il m’arrive de me demander ce que je serais devenue si Gaspard n’était pas tombé malade. Mes démons auraient fini par avoir ma peau peut-être, et peut-être que cette peur qui ne me lâche jamais me protège d’une certaine façon de moi-même.
Vous l’aurez compris, je n’essaie pas d’écrire l’histoire de Gaspard et de sa maladie, mais mon histoire de la maladie de Gaspard.
Pour autant, cela suppose de convoquer quelques protagonistes, à commencer par Gaspard lui-même, et pose donc la question d’évoquer, sans les fictionnaliser, des personnes qui ne sont pour la plupart pas au courant des récits que j’écris ici, et dont aucune, hormis une, ne m’a donné un quelconque accord de principe.
Évoquer la vraie vie crée une forte contrainte. La voie est étroite. Il s’agit de dire sans angle mort (ni trop arrondi), tout en n’exposant pas au-delà d’une limite acceptable ce qui ne m’appartient pas en propre.
À commencer par ce qui concerne Gaspard bien entendu.
Vis à vis de lui, je me suis dis d’abord que respecter la limite consistait à ne rien écrire qu’il ne sache déjà. De sorte que, bien que n’étant pas le destinataire de ces récits, s’il tombait dessus inopinément, il ne ferait qu’y lire la face sombre de sa mère, ce dont il n’a certes pas besoin mais qu’il connaît suffisamment pour que ça ne constitue pas pour lui un scoop.
Toutefois, Gaspard est au courant depuis peu de ce que je commets ici. Je le lui ai dit récemment, de but en blanc, d’un air faussement dégagé, un samedi en débarrassant la table du déjeuner, inquiète, prête à me répandre en explications confuses et en justifications possiblement agressives, prête aussi à renoncer sur le champ. Il m’a répondu d’un air tranquille et dénué de surprise – bien que n’ayant lu aucun épisode hormis le tout premier, du moins que je sache – que cela ne le dérangeait pas. Même sans savoir ce que je raconte ? – Oui. Non, il ne souhaite pas lire, mais je peux faire ce que bon me semble. Il m’a donc autorisé, non seulement à poursuivre l’expérience, mais à la transformer si besoin (à bon entendeur).
Pour le reste, cela qui concerne les autres personnages, j’ai évité d’impliquer quiconque trop brutalement, et n’ai pas relaté pour le moment, du moins pas frontalement, divers dégâts collatéraux ou événements dont la synchronicité avec la maladie m’a confortée, peut-être à tort, dans l’idée qu’ils étaient corrélés. (Quand elle n’est pas une excuse, la maladie est souvent une grille de lecture univoque).
Les protagonistes, à deux ou trois exceptions près, ont été évoqués de façon génériques (‘les médecins’, ‘les amis’), et je ne me suis pas encore aventurée dans les récits particuliers de conflits, de désertions, d’abandons, faute de parvenir pour le moment à les évoquer décemment.
Je tourne autour du pot. Je cherche les passages praticables. Écrire ici m’oblige à me tenir, à peser chaque mot, à résister autant que faire se peut à la tentation victimaire et à son corollaire besoin de réparation – un puit sans fond.
L’expérience est doublement vertueuse car doublement contraignante. Elle interdit de céder sans filtre à la plainte, à la colère ravageuse, au sentiment d’injustice, au besoin de consolation impossible à rassasier, bref à tout ce qui pourrait ressembler à une posture. Non parce qu’une posture ne serait pas sincère (elle l’est ne serait-ce que parce qu’elle remplit une fonction), mais parce qu’elle ne souffre aucune résolution, bloque la pensée, boucle sans fin, crie un besoin auquel nul.le ne peut répondre, épuise les ami.e.s, et fait fuir même les aptes à l’empathie.
Il me faut à tout prix débusquer et gratter tout ce qui pourrait lui ressembler afin que ces récits conservent pour moi leur fonction de digue. Car il s’agit aussi de cela : interdire leur accès à ce qui me terrifie le plus et auquel je ne peux pas ne pas penser, et qui sans doute, à des degrés divers, terrifie tous les parents depuis la nuit des temps.
Il s’agit de ne pas perdre pied, de protéger mon cerveau en l’obligeant à mesurer, à essayer de comprendre, à chercher le mot juste. Il s’agit de rendre partageable une expérience. Et pour cela il faut se tenir correctement.
J’ai quitté le père de mes enfants il y a cinq ans, après des années de tentatives infructueuses pour y parvenir autant que pour y renoncer. Durant la plupart des années que nous aurons passées sous le même toit, vivre ensemble aura été aussi difficile que de se séparer.
Confrontés à la maladie aiguë, nous avons fait face ensemble bien entendu. Mais si l’hospitalisation de Gaspard et les mois qui ont suivi ont été une période très éprouvante, elle était circonscrite dans le temps. En revanche, lorsque la situation est devenue chronique, lorsque le quotidien a été noyauté par la peur, et que toute l’énergie s’est trouvée aspirée par une vigilance de tous les instants (je parle pour moi), chacun a sauvé sa peau de son côté comme il a pu (je parle pour lui). Le couple est devenu petit à petit une organisation par défaut dont la fonction désormais palliative m’évitait de demeurer seule avec mon angoisse, et permettait à Bruno de ne pas faire face, seul, aux soins imposés chaque jour par la maladie.
En 2005 je crois, je ne sais plus quand exactement, j’ai dit, un soir d’épuisement, un soir d’impasse, dans un bar triste à Saint Lazare, de retour d’une représentation de «Mademoiselle Julie», après plus d’une année déjà passée auprès d’un extracteur d’oxygène ronflant en permanence dans le salon, et autant de nuits hachées par une alarme stridente, Vis ce que tu dois vivre, je ne veux pas le savoir. Manière de me dégager de toute injonction conjugale en même temps que de souhaiter secrètement m’entendre réassurer que tout n’était pas perdu. Pas de réponse. Dont acte.
Le 1er avril 2010, en route pour le Théâtre des Amandiers où nous allions voir « Épousailles et représailles » de Hanokh Levin (ça ne s’invente pas), mon existence a volé en éclat, cinq années de double vie que je ne soupçonnais pas (aussi improbable que cela puisse paraître) m’ont explosé à la figure.
Destruction systématique des biens matériels. Coma éthylique. Incapacité absolue à comprendre ce qu’Irina, née dans l’intervalle, faisait là. Tentation et tentative d’abandon (de mes enfants). Envie de meurtre. Pulsion de mort. Chute sur la tête. Hôpital psychiatrique. — Phèdre m’a tenue à bout de bras le temps d’un festival d’Avignon, et les mois qui ont suivi ont été une descente aux enfers.
Comment peut-on faire face à la maladie dramatique d’un enfant au jour le jour pendant des années, et être pour autant incapable d’encaisser ce qui n’est autre que la fin inévitable d’une relation qui a cessé d’être amoureuse depuis longtemps ? – Cela demeure un mystère.
J’ai martelé en boucle pendant des lustres que le problème n’était pas l’infidélité mais le mensonge. Je ne convainquais que moi-même, refusant de reconnaître aucune forme de solidarité et de sortir jamais du tout ou rien. En boucle, j’épuisais mes ami.e.s, et construisais là, méticuleusement et malgré moi, un parfait personnage de victime. Il me faudrait encore trois ans pour parvenir à me dégager d’un lien devenu, avec le temps, le réceptacle de toutes mes névroses.
Bilan, huit années d’alternance de crises et de vaines réconciliations. Huit années d’égarement et d’épuisement. Bergman et Norén, à côté, c’est du pipi de chat. Et bien entendu, on a joué les prolongations après la séparation, alternant conflits ouverts et guerres de tranchée — désastre que nos enfants nous décompteront probablement un jour en reproches et en éloignement, et paieront comptant en années d’analyse.
Souvent, je me suis dit que la maladie avait rongé notre couple jusqu’à l’os. On ne serait pas les seuls dans ce cas. Mais il est probable, comme pour bien d’autres choses évoquées ici, qu’elle n’a fait que majorer nos difficultés, et qu’avec un enfant, malade ou non, on en serait rendu au même point.
L’ironie pour moi sera d’avoir à plusieurs reprises rencontré des hommes dont je devais apprendre a posteriori qu’ils avaient des enfants gravement malades. Des situations en miroir, troublantes et culpabilisantes, des histoires dont je connaissais la fin pour l’avoir vécue, et dont seules la distribution et la temporalité changeaient.
Cette année, je me suis rendue, pour la première fois avec mes enfants, au festival d’Avignon. Non, pas exactement la première, car nous y étions avec Gaspard en 2003. Il avait 9 mois et n’en a gardé aucun souvenir bien entendu, mais moi, ô combien. C’était l’été terrible de l’annulation du festival, de la canicule, et de la mort de Marie Trintignant. On pleurait dans les manifs, on était coupé en deux dans les AG, Virginie faisait la une de l’Huma en pasionaria, les compagnies – chose remarquable – se parlaient, ceux qui faisaient grève s’en prenaient à ceux qui tractaient, et les commerçants commencèrent à détester un peu moins les artistes lorsqu’ils mesurèrent, à l’aune de l’annulation, combien le festival leur rapportait.
Nous habitions un appartement agréable doté d’une petite terrasse, au-dessus de l’épicerie bio du bout de la place des Carmes. Gaspard se réveillait tous les matins à l’aube. Un jour sur deux en alternance, Bruno et moi partions arpenter les rues encore désertes pour essayer de le rendormir, et surtout pour éviter qu’il ne réveille tout l’appartement. Les pavés se prêtaient mal aux roues de la poussette. C’était quatre mois avant qu’il ne tombe malade.
Je partageai ce mois de juillet si chargé émotionnellement avec mes deux nouvelles familles, celle que je fondais comme on dit, et l’autre de théâtre. Je ne savais pas alors quel rôle celle-ci jouerai pour celle-là, ni que toutes deux se déferaient dix à douze ans plus tard.
Nous donnions deux spectacles à la suite dans une petite salle inconfortable et peu identifié du Off, le Pulsion théâtre, devenu par la suite le Théâtre des Remparts, je crois. Divagations amoureuses, le spectacle de Vincent, faisait suite à Instants de femmes, le spectacle d’Agnès. À l’époque, on ne relâchait pas, et la compagnie n’avait pas encore les moyens de nous rémunérer. En semaine, Gaspard allait à la crèche, mais pas le week-end bien sûr. Je me souviens que Nathalie courrait alors jusqu’à l’appartement pour me relayer, à peine Instants de femmes terminé, et qu’à mon tour je courrais dans l’autre sens pour arriver à temps pour Divagations.
La situation, aussi clivante qu’elle ait été, n’avait pas fragilisée la compagnie cet été là, contrairement à ce qui adviendrait en 2014. Nous étions soudé.e.s, au cœur des débats, heureuses et heureux d’en être malgré tout, confronté.e.s pour la première fois à une prise de décision qui engageait dans le même mouvement nos convictions, l’équipe que nous formions et notre outil de travail, et il est probable que ce premier festival si particulier a été fondateur pour la compagnie. Mais voilà, les souvenirs de cet été 2003 ont été emportés par la tourmente surgie à l’automne, au beau milieu des répétitions de cette Dispute de Marivaux devenue le creuset de la plus grande solidarité, ma bouée de sauvetage, peut-être mon expérience de plateau la plus saisissante avec son Hors Chenil en baisser de rideau puis, des années plus tard, le miroir de ma misère, et toujours le synonyme de l’équipe la plus chaleureuse, aujourd’hui orpheline de Chantal. J’ai écrit, en décembre 2016, de retour de la toute dernière représentation donnée à Saint-Quentin, treize ans exactement après la première, ce que fut ce spectacle pour moi. Dans l’intervalle, nous avons partagé bien d’autres spectacles, et autant d’écritures et d’amitiés qui m’auront véritablement tenue la tête hors de l’eau pendant des années.
Aujourd’hui que cette aventure est révolue et que quelques années déjà se sont écoulées, je mesure à quel point le plateau a été pour moi un endroit de survie psychique et mentale. Non pas que l’on échappe-là à la vie réelle, ce serait même plutôt l’inverse car toujours, d’une façon ou d’une autre, les textes vous rattrapent, mais parce que l’impossibilité de se soustraire au présent, l’opportunité d’y être soi mais que ça ne se sache pas, la possibilité de déposer entre les lignes et dans la bouche d’une autre cela qui hante, tout ceci opérait une forme de transmutation par laquelle quelque chose m’étais rendu, je ne saurais dire quoi exactement, la sensation d’être en vie peut-être. Et dans cet espace-temps si particulier du théâtre, au point de jonction des vivants, des monstres et des fantômes, cela, être vivant, s’éprouvait et se partageait sans besoin d’explication.
Si je n’ai jamais cessé de fréquenter les théâtres comme spectatrice bien entendu, retourner à Avignon m’avait été bien difficile il y a deux ans. Mes démons avaient alors tenté de me faire la peau. Y revenir avec mes enfants cet été m’a permis de faire un pas de côté et de voir, avec leurs yeux, la ville en fête, les spectacles, les ami.e.s.
D’un côté, il y a cette rentrée si dense, un nouveau boulot qui démarre en production, des dates pour Apnée qui se mettent en place de Lille à Montpellier, en passant par Reims et Liège, pour les étudiants et les professionnels de santé, des interventions en simulation à Nantes, Villejuif, Beauvais, l’invitation à participer à des journées d’études ou à des séminaires en éthique et en littérature. Bref, tout cela me remet en route, me remplit, me réjouit, me déborde un peu aussi.
Mais en même temps, au même endroit, au même moment, mon sujet (si j’ose dire) me chope par le colback et me colle au mur, histoire de me rappeler (au cas où je l’oublierais) que c’est pas du théâtre. C’est ici et maintenant. Ça fait vingt ans que ça dure, et chaque épisode infectieux convoque les précédents avec une soudaineté qui n’a d’égale que l’angoisse qu’il suscite. Le temps n’existe pas (je me répète).
Ma capacité respiratoire est très réduite, m’a dit Gaspard au téléphone, anormalement essoufflé mais étrangement calme, faisant preuve d’une maîtrise certaine de la périphrase après les assauts quatre jours durant d’un sale virus. C’est la première fois que je l’entends me dire ça comme ça. Me dire ça tout court. Je suis dans le RER, je lui demande de répéter. Il ne dit pas J’ai du mal à respirer, il dit ça Ma capacité respiratoire est très réduite. Garder la main vaille que vaille, ne pas céder à la panique (et sans doute se prémunir de la mienne), bouter hors de soi l’ennemi intime à coup de pauvres mots. Quoi d’autre ? Mes viscères se nouent. La fébrilité de la rentrée se mue d’un coup en angoisse sourde, coupée de honte.
Mais pour Gaspard aussi c’est la rentrée, et pas n’importe laquelle. La rentrée dans une école d’art dont il rêvait et pour laquelle il a bossé comme un fou. En liste d’attente tout l’été, il a eu la réponse au tout dernier moment. Alors évidemment, rater les premiers cours n’est pas une option – les premières rencontres avec sa classe, ses profs, les premiers projets de groupe, les premiers travaux à rendre. Furieux de devoir à nouveau composer avec ce souffle si court qui l’entrave, avec ce risque infectieux plus présent que jamais. Âpre négociation. Balance ton chagrin et ta colère mon Gasp’, je prends tout s’il faut.
Mais je ne peux rien, rien que tenir bon dans les durs pourparlers, sécuriser la zone et faire en sorte de renoncer le moins possible. Je cherche mes mots mais ce sont toujours les mêmes, et Gaspard ne supporte plus mon rabâchage. Il sait – C’est sa vie.
M’excuser, m’éloigner. Car bien sûr, il faudrait cesser d’occuper le terrain, laisser de l’air, mais c’est totalement illusoire en la circonstance. Animal à l’affût la nuit, je suis un soldat au taquet la journée. Tu as pris tes antibios ? ta ventoline ? fait tes exercices de kiné ? pris ta température, ta saturation ? contacté le pneumo, pris rendez-vous pour la radio … ? On ne se refait pas. Il faudrait pourtant essayer. Il s’exécute néanmoins, cherchant partout un peu de jeu.
Demain, c’est son anniversaire. Il aura 21 ans.